Concours

Samedi 6 mai 2006

De drôles de bêtes au derrière tout rouge alias «V Love »  

 

Elle, vous la connaissez, elle s’appelle Yasmina.

 

 

- Non, ce n’est pas une drôle de bête au derrière tout rouge.   

- Oui, vous là-bas, oui, je vous vois dodeliner de la tête. Vous ne la connaissez pas ?

   

 

 

 

Yasmina est une jeune et jolie femme. Jeune ? Elle ne sait pas, elle ne sait plus. Toute sa vie, elle a essayé de grandir, sans jamais y parvenir. Un jour, allez savoir pourquoi, elle a abdiqué, elle a décidé de ne jamais être une grande personne. D’abord le monde des grandes personnes, elle n’y comprend pas grand-chose. 

 

Yasmina vit avec un Etre de lumière.

 

 

- La dame à coté du monsieur qui dodeline de la tête, vous souriez ? Pourquoi ? Vous n’y croyez pas aux Etres de lumière ?  

- Vous dites ?   

- Vous ne dites rien, vous pensez seulement, remarquez, c’est déjà pas mal de penser. Vous pensez que c’est vous le soir qui faites les courses, préparez le dîner, torchez les gamins, surveillez les devoirs, etc., etc., alors l’Etre de lumière…   

- Vous avez peut-être raison, ou peut-être pas.

  

 

 

 

Yasmina donc, femme sans âge, habite la ville de lumière.

 

 

- Qui ose encore critiquer ? La ville de lumière existe. Des milliers de personnes peuvent en attester. Le jour, c’est une ville quelconque, enfin pas tout à fait quelconque, deux fleuves la traversent. Mais la nuit elle est toute autre, c’est comme si des milliers d’ions s’unissaient les uns aux autres pour faire jaillir là un zest d’humanité, là mille brins de rêveries.

  

 

 

 

Un jour donc, Yasmina a vu cette ville de lumière se peupler de centaines de drôles de bestioles au derrière tout rouge. Au début les bestioles étaient toutes agglutinées ensemble comme pour se protéger d’un danger invisible. Puis, petit à petit les bêtes se sont mises à bouger. Et elles étaient de plus en plus nombreuses, là sautant le rebord du trottoir, là effleurant le policier qui de surprise manquait d’avaler son sifflet, là batifolant avec une autre de ses congénères. 

 

Souvent Yasmina regardait ces drôles de bêtes d’un air médusé, ou pour être plus exact d’un petit air envieux. Elle aurait bien aimé chevaucher un de ces étranges animaux, alors, peu importe qu’elle n’ait pas d’âge, on n’aurait vu que son derrière tout rouge zigzaguant au milieu d’un monde féroce, comme elle on aurait imaginé mille aventures fantastiques, comme elle on aurait fait mille voyages lointains. Peut-être même certains auraient pensé qu’elle était une princesse du millénaire précédent galopant à travers des contrées inconnues, peut-être même aurait-elle été accompagnée d’un prince de lumière.

 

 

- Vous, la demoiselle là-bas, je vois dans vos yeux un Etre de lumière. Oui, oui, il est dans votre sourire l’Etre de lumière.  

- Vous voyez bien la dame à coté du monsieur qui dodeline de la tête que les Etres de lumière ça existe ?

   

 

 

 

Pendant des jours et des jours Yasmina a observé. Elle a compris que ces animaux n’étaient pas aussi libres que cela. Elle a bien vu que tous les soirs, et même parfois dans la journée ils restaient désespérément accrochés à de petits piquets de fer, que parfois il y avait un fermier qui venait avec un grand camion. Ce fermier les examinait un à un, en laissait certains sur place, en embarquaient d’autres. Yasmina a aussi entendu ces animaux lancer des cris de détresse à chaque fois qu’on les attachait ou qu’on les détachait. Pourquoi criaient-ils ainsi ? Yasmina comprenait bien que rester attaché, bien aligné et sans bouger pendant de longues heures méritait de longs cris stridents, mais pourquoi faire de même quand on les détachait et qu’ils partaient visiter si ce n’est le monde, du moins la ville de lumière ? Seraient-ils maltraités ? Peut-être que certains leur donnaient de grands coups de pieds quand il allaient trop vite, ou pas assez vite. Peut-être tout simplement avaient-ils peur des voitures qui voulaient toujours les écraser. Yasmina avait aussi constaté que de temps en temps, alors qu’ils avançaient tranquillement, obéissant au doigt et à l’œil de celui qui devait être leur maître, ces pauvres animaux au derrière tout rouge laissaient à nouveau échapper un long sifflement strident. On voyait alors leur maître s’affoler, rejoindre à la vitesse grand V, au risque de se tuer, les piquets et leur alignement de bêtes. 

 

Yasmina qui n’avait pas réussi à grandir, ne comprenait pas grand-chose à tout ce remue- ménage, la seule chose qu’elle avait compris, c’est que ces animaux n’étaient pas libres et qu’un gardien les surveillait. Ce gardien était grand, habillé du même rouge que le derrière de ses animaux, toujours digne et immobile malgré les injures que certains régulièrement proféraient à son égard. Yasmina avait vu qu’avant de libérer un animal les hommes venaient lui en demander la permission, certains sortaient une petite carte de leur poche, l’engouffraient dans la gueule du monstre, puis lui caressaient le visage. D’autres se contentaient de quelques frôlements à l’aide là aussi d‘une petite carte. Puis ils se précipitaient sur un animal, oh, pas n’importe lequel, ils en visaient un précisément, le secouaient en tous sens, attrapant ses cornes, flattant son flanc, avant de se décider à l’enfourcher. Parfois malgré tous les soins ou coups apportés à l’animal, celui-ci refusait de sortir de l’enclos, alors l’homme qui l’avait flatté retournait piteusement parlementer avec le gardien. Certaines fois le gardien savait se montrer complaisant et, après quelques effleurements, laissait l’homme se saisir d’un autre animal. D’autres fois le gardien restait intraitable et aucune décision de libération n’était délivrée, alors on voyait l’homme s’éloigner en maugréant. 

 

Un jour Yasmina, faisant fi de ses peurs, à petit pas de loups, s’approcha du gardien du parc des animaux au derrière rouge, oh, elle n’alla pas jusqu’à lui enfourner sa carte dans la gueule mais se laissa néanmoins aller à quelques caresses. Le monstre resta de marbre et Yasmina fut presque rassurée. Quant aux animaux au derrière rouge, il était encore trop tôt pour les approcher. Peut-être à peine détachés se seraient-ils enfuis, ou pire, elle n’aurait pas su les chevaucher, elle se serait retrouvée par terre, avec peut-être elle-aussi un derrière tout rouge, et peut-être même qu’on l’aurait attrapée et qu’elle aurait fini ses jours attachée à un piquet.

 

  

- Vous riez, vous !  

- Oui, vous, pas le monsieur qui dodeline de la tête, ni la dame à coté de lui, ni la jeune fille au sourire de lumière, vous que je sens que j’exaspère, vous qui ne savez ce que c’est que de rester attaché toute la journée à un piquet, vous qui n’avez peur de rien, vous qui bien sûr avez un âge.

   

 

 

 

Un jour l’Etre de lumière décida de comparer sa lumière à celle de sa ville. C’était le soir de la Saint Patrick , le soir où les amoureux d’une île qui capte la lumière pour l’offrir à ses moutons, se retrouvent pour partager une mauvaise bière dans des godets en plastique. Ce soir-là, l’Etre de lumière qui en général n’a pas peur de grand-chose…

 

  

- Vous voulez savoir pourquoi il n’a pas peur de grand-chose ?  

- Qui a dit que c’était grâce à la mauvaise bière dans un godet en plastique ?  

- Ce n’est pas vous ?  

- Ni vous ?  

- Ni vous non plus ?  

- Dites tout de suite que j’ai des hallucinations auditives…

  

 

 

 

Donc, l’Etre de lumière qui en général n’a pas peur de grand-chose, sauf peut-être des requins, accompagné de ses copains, se lança à l’assaut du gardien des étranges animaux au derrière rouge, tapota le monstre, engouffra sans arrière-pensée sa précieuse petite carte dans l’endroit prévu à cet effet. Le monstre recracha sa carte et une autre encore. L’Etre de lumière récupéra les deux cartes, rangea l’une, comme préconisé caressa la face du gardien avec la deuxième carte, scruta l’écran, se précipita sur une bête, l’attrapa par les cornes, la chevaucha, la secoua un grand coup, la bête émit un sifflement strident et se laissa détacher. Les copains de l’Etre de lumière firent de même et c’est béatement qu’ils purent, du haut de leur monture magique, admirer les ions qui s’unissaient pour donner à cette ville son teint à nul autre pareil. 

 

Et que fit l’Etre de lumière quand il retrouva sa petite Yasmina ? Il lui raconta tout et même lui promit de l’accompagner le lendemain pour affronter ces étranges animaux au derrière tout rouge et leur implacable gardien. Et que fit l’Etre de lumière le lendemain de la Saint Patrick  ?

 

 

- Non monsieur, il ne resta pas vautré toute l’après-midi dans le canapé devant la télévision.  

- Malgré le match de foot dites-vous ?  

- Oui monsieur, malgré le match de foot. Auriez-vous oublié que c’est un Etre de lumière ? 

 

Comme promis, le lendemain de la saint Patrick l’Etre de lumière emmena sa Yasmina qui avait oublié de grandir dans la ville où circulent d’étranges animaux. Une fois devant le gardien monstrueux il lui expliqua tout, où mettre sa carte, où caresser l’écran à l’aide de la nouvelle carte, où tapoter la face du géant pour choisir sa monture, où taper le code secret de la deuxième carte, qui n’est pas au même endroit que le code secret de la première carte. 

 

- Ca y est, il y en a encore un qui rigole, ou plutôt c’est une, c’est pas la peine de regarder ailleurs, j’ai bien vu que c’était vous, oui vous au décolleté plongeant et à l’œil sans lumière.  

- Vous croyez cette histoire fausse ? Vous croyez que ce n’est pas possible que des animaux au derrière tout rouge envahissent une ville entière ?  

- Vous croyez que ce n’est pas possible qu’il y ait un code secret pour décoder le secret de ces êtres ?  

- En fait, vous ne croyez rien.  

- Si, vous croyez à quelque chose, juste le chiffre qui s’aligne en bas de votre fiche de paie chaque mois.  

- Rougissez pas, il n’y a pas de mal à cela.   

 

Une fois toutes les formalités effectuées auprès du gardien, Yasmina se précipita sur une bête dont le piquet arborait fièrement le numéro 13. Comme elle l’avait vu faire maintes et maintes fois elle enfourcha la bête, se cramponna à ses cornes, la secoua en tous sens, appuya sur la petite lumière verte, resecoua la bête, et, au bout de ce qui lui parût d’interminables minutes, la bête émit son feulement et se libéra. 

 

De son coté l’Etre de lumière avait fait de même et c’est à deux qu’ils décidèrent de dompter les bêtes. La bête de l’Etre de lumière pédalait dans la choucroute, la bête de Yasmina grimpait les cotes sans difficultés et savait accélérer sur le plat. La bête de l’Etre de lumière freinait mal, la bête de Yasmina lui obéissait au doigt et à l’œil. La bête de l’Etre de lumière était silencieuse, la bête de Yasmina émettait son petit grelot dés que celle-ci le lui demandait. La bête de l’Etre de lumière portait le numéro 2098, la bête de Yasmina portait le numéro 1212. Les deux bêtes avaient chacune…

 

 

- Le derrière vert ?

- Quel est le petit rigolo qui vient de parler ? J’en vois ici pour qui le vert devient une véritable obsession, non messieurs dames, elles avaient bien le derrière rouge, mais aussi un grand panier noir, et une lumière toujours allumée, histoire de rajouter quelques ions à leur ville natale.

   

Le lendemain du lendemain de la saint Patrick était un jour ordinaire.

Le lendemain du lendemain de la saint Patrick était un jour ordinaire.

 

    

 

- Oui, c’est cela métro, boulot, dodo, je vois que vous commencez à comprendre.

   

 

 

 

Donc, le lendemain du lendemain de la saint Patrick était un jour ordinaire, Yasmina décida de le transformer en jour extraordinaire, elle avait un rendez-vous à l’autre bout de la ville, non, elle ne prendrait pas sa voiture, non, elle ne s’énerverait pas dans les embouteillages, non, elle ne chercherait pas désespérément un endroit où se garer, non, elle ne polluerait pas un peu plus la planète. Oui , oui, oui,  elle chevaucherait une des bêtes au derrière rouge. 

 

Avec encore quelque appréhension elle flatta le sévère gardien, lequel ne lui opposa aucune résistance, il n’en fût pas de même de la bête qui resta longtemps muette et comme scotchée à son poteau, ce fût quand même Yasmina qui eut le dernier mot, et, presque domptée, la bête accepta de se laisser monter. La bête portait le numéro 680, elle était paresseuse, elle ne voulait pas passer à la vitesse supérieure, alors Yasmina qui était un peu en retard, pédalait, pédalait à toute vitesse. Elle était très fière, elle voyait dans le regard des automobilistes ou des piétons qui la croisaient ce petit air envieux qui autrefois l’avait habitée. Elle se perdit un peu, dut monter sur un trottoir, lequel était gardé par une armée de CRS, laquelle armée fondit sous ses sourires, il lui fallut encore trouver le parc des bêtes au derrière rouge, amarrer la bête à son piquet. Là les choses se corsèrent, elle avait beau essayer de se mettre de face, puis de coté droit, puis de coté gauche, de secouer les cornes, d’appuyer sur le bouton, rien à faire. Piteusement elle demanda l’aide d’un dompteur qui parlementait tranquillement avec le gardien, celui-ci vînt, non sans difficultés, à bout de la bête récalcitrante. Et c’est toute échevelée et auréolée de transpiration que notre Yasmina sans âge arriva à son rendez-vous, qu’importe, elle était heureuse.

 

 

- Mais c’est qu’après l’aller il y a ?  

- Le retour.  

- Parfait, vous suivez, vous voulez que je vous raconte le retour ?  

- Que ceux qui ont dit « non » sortent.  

- Personne ne sort, encore « des » qui ont pas le courage de leurs opinions, vous comprenez maintenant pourquoi Yasmina a refusé de grandir ?  

 

Pour le retour le parc des bêtes était vide, tout vide, plus aucune petite bête. 

 

- Vous rigolez ?  

- Vous avez raison, c’est drôle, enfin cinq minutes.   

 

Yasmina se renseigna, trouva un autre parc, deux bêtes étaient encore accrochées à leur piquet. Yasmina caressa de sa précieuse petite carte le gardien, mais celui-ci resta de marbre et ne lui proposa aucune bête, pourtant le 3 et le 12 était bien là, et semble-t-il en parfait état de marche. Patiemment Yasmina recaressa son visage, lui fît même les yeux doux, rien n’y fit. Elle en déduisit que peut-être les bêtes étaient fatiguées, à moins qu’elles aient faim et soif. 

 

Le troisième parc lui offrit une jolie bête qui portait le numéro 1595, qui avait la super forme , qui était restée accrochée à son piquet toute la journée et qui était ravie de s’offrir une petite promenade au bord du fleuve. 

 

Le lendemain du lendemain du lendemain de la Saint Patrick , Yasmina décida de poursuivre l’expérience de domptage de bêtes au derrière rouge. Elle n’avait pas de rendez-vous à l’autre bout de la ville et il faisait beau, alors à midi elle courut s’acheter un sandwich et se précipita vers le parc des bêtes…

 

 

- Des bêtes.????

- Au derrière rouge.  

- Oui, c’est cela, au derrière rouge, vous les trouvez comment ces bêtes ?  

- Curieuses.  

- Ca, c’est le moins que l’on puisse dire.   

- Les enfants, ils peuvent pas les monter ?   

- Non petit, les enfants ne peuvent pas les monter, tu sais, petit, ce sont de grosses bêtes, des bêtes de ville, et les bêtes de ville, elles aiment pas les enfants.   

- Aucune bête de ville n’aime les enfants ?   

- Non, aucune, il y a des bêtes qui crachent plein de poison qui arrive juste dans le nez des enfants et qui les fait tousser très fort, il y a des bêtes qui écrasent les ballons des enfants et même des qui écrasent les enfants.   

- Et pourquoi, Yasmina elle peut les monter si elle a oublié de grandir ?   

- Mais, c’est que tu es intelligent mon petit, je vais t’expliquer : Yasmina, c’est pas tout à fait une adulte, mais c’est pas tout à fait une enfant non plus, en fait elle n’a pas d’âge.   

- Je comprends.

   

 

 

 

Donc Yasmina, munie de son sandwich… 

 

- Ca mange des sandwichs les bêtes au derrière rouge ?   

- Non, ça mange des kilomètres.

   

 

 

 

Yasmina donc, après quelques gentilles caresses attrapa une bête, la libéra, l’enfourcha. « Crac, crac » fit la bête à chaque coup de pédale. Et le pied de Yasmina força, puis tomba dans le vide, puis reforça, puis retomba dans le vide, épuisant notre dompteuse en herbe et la rendant grincheuse. Yasmina arriva enfin devant le parc à hommes, ouf, devant ce parc à hommes il y avait un parc à bêtes qui accueillit sans difficultés la bête couineuse. Après avoir avalé son sandwich devant des biches à l’air niais, Yasmina retourna au parc à bêtes. Stupeur, il ne restait plus que trois montures, elle choisit la 15. Le gardien valida son choix, elle eût soixante secondes pour détacher la bête, ça c’est la règle, pas une seconde de plus, mais la bête ne voulut pas se lasser détacher, Yasmina s’affola, elle en eut presque mal aux mains de secouer les cornes de la bête en tous sens, et d’appuyer sur le bouton et de resecouer, et de pester, et presque de jurer… 

 

- Comme un charretier.   

- Je vois que Monsieur a des lettres, oui, c’est cela comme un charretier.

  

 

 

 

Yasmina se déclara vaincue et retourna discuter avec le gardien, et que lui répondit le gardien ?

 

 

- .. .. ….. ……   

- Je n’osai le dire, oui, c’est cela, et le gardien a même précisé : « vous avez déjà un vélo en location, veuillez le raccrocher avant d’en prendre un autre. »

   

 

 

 

Notre Yasmina ne pesta plus, là elle était littéralement anéantie, elle se voyait privée de sa promenade dans le parc, condamnée à une lourde amende et pire, obligée de retourner à pied à son métro-boulot-dodo…

 

  

- Qu’est-ce que j’ai contre la marche à pied ?   

- Mais, moi, rien du tout, j’adore la marche à pied, c’est Yasmina qui préfère chevaucher les bêtes au derrière rouge.   

- Elle vous énerve un peu la Yasmina ?   

- Vous avez raison, moi aussi des fois elle m’énerve.   

- Pouquoi elle a choisi le numéro 15 alors qu’il y avait aussi le 11 et le 2 ?   

- Mais je n’en sais rien, madame, je n’en sais rien.

   

 

 

 

Yasmina, les larmes aux yeux retourna vers la bête 15, qui ne voulut toujours rien savoir, se dirigea en pleurnichant vers le gardien, lequel se laissa attendrir et lui accorda une autre chance, voulait-elle le 11 ou le 2 ? Sans réfléchir elle choisit le… 

 

- Le 2   

- Vous auriez vous aussi choisi le 2 ? C’est bizarre, vous êtes Yasmina ?   

- Non, pas du tout ?   

- Bizarre, bizarre, une Yasmina en puissance alors…

   

 

 

 

Et bien oui, Yasmina choisit le 2, courut vers la bête (les fameuses soixante secondes), la bête se laissa détacher, émit son feulement strident de satisfaction, hélas…

 

  

- Elle était crevée   

- Mais comment avez-vous encore deviné ? Si vous n’êtes pas Yasmina, vous êtes de sa famille, ou peut-être que le lendemain du lendemain du lendemain de la Saint Patrick vous étiez devant le parc à bêtes au derrière rouge qui est devant le parc aux hommes de la ville de lumière ?   

- Non ? Bizarre…

   

 

 

 

Et c’est une Yasmina dépitée, petite chose sans âge et désillusionnée qui se présenta pour la énième fois devant le gardien. Le gardien en avait un peu assez, cette cliente était du genre pénible. « Attendez deux minutes lui opposa-t-il ». Yasmina s’exécuta et attendit. Enfin le gardien lui proposa une autre bête qui avait l’air en parfait état de marche. 

 

Ensuite Yasmina bouda pendant quelques jours les bêtes au derrière rouge et leurs peu sympathiques gardiens. Puis elle se lança à nouveau, décida même de s’abonner durablement à ce mode de locomotion et repartit en quête de la meilleure bête. Un jour elle crût en tenir une exceptionnelle, elle n’était pas crevée, avançait gaillardement, sa selle était confortable et son grelot d’une douceur d’ange quand soudain… 

 

- La bête s’est cabrée et a jetée Yasmina par terre.   

- Non.   

- La bête a planté ses cornes acérées dans les jolies petites fesses rondes de Yasmina.   

- Non   

- Elle s’est mise à batifoler avec une autre bête.   

- Non   

- De colère son derrière rouge est devenu tout vert.   

- Non, non, et non.   

- Moi je sais, moi je sais, moi je sais.   

- Quoi alors ? Qu’est-ce que vous savez vous ?   

- La bête s’est mise à crier comme une folle.

   

 

 

 

C’est cela même, la bête a émis son sifflement strident et ininterrompu, Yasmina a d’abord cru qu’un camion devant elle effectuait une marche arrière, mais elle a regardé partout et n’a vu aucun camion, la seule chose qu’elle a vu c’est que les passants la regardaient d’un drôle d’air. Elle a fait celle qui ne voyait rien, n’entendait rien, discrètement elle a essayé de secouer un peu les cornes de la bête, de triturer les freins, mais rien n’y faisait, alors piteusement elle a cherché un parc à bêtes. Sous des milliers d’yeux narquois elle a du traverser la gare en poussant cette bête hurlante pour enfin aller la rattacher à un piquet. La bête rattachée et enfin apaisée et silencieuse Yasmina est allé demander au gardien l’autorisation de prendre une autre monture. « Error fatale » répondit inlassablement le garde immobile. Qu’à cela ne tienne, Yasmina connaissait un autre gardien, un qui est beaucoup plus gentil, un qui ne garde qu’une dizaine de bêtes, pas un comme celui-là qui a sous sa responsabilité quarante bêtes, mais qui en raison de sa fatale error est bien incapable d’en détacher la plus petite.

 

 

- Même les crevées ?   

- Même.   

- Même les sans cornes ?   

- Même.   

- Il est en train de mourir le gardien ? Murmure le petit garçon de tout à l’heure.   

- Mourir, je ne sais pas, en tous cas il a l’air bien malade.

  

 

 

 

 

Mais Yasmina ne se préoccupait pas de l’état de santé du gardien et s’en était allé chercher bonheur auprès du gentil gardien qu’elle connaissait. Comme à son habitude elle le caressa gentiment, lui susurra quelques tendresses, mais quelle ne fut pas sa surprise de voir ce gardien qu’elle croyait si aimable lui répondre d’un ton froid et impersonnel « Vous avez déjà une bête en location, veuillez la réattacher avant d’en prendre une autre ». Mais sa bête elle l’avait déjà réattachée, décidemment le petit garçon a raison, le gardien près de la gare devait être très malade et faisait n’importe quoi. Le gentil gardien lui proposa néanmoins d’appeler un numéro vert.

 

 

- Ca y est, j’en vois encore qui rigolent au fond de la salle, ce sont les larmes de Yasmina qui vous font rire ?   

- Non, c’est le numéro vert.   

- Quoi le numéro vert ?   

- Bin, bin, le numéro vert pour les bêtes au derrière rouge.   

- Ouaf, ouaf, très drôle.

  

 

 

 

 

Quoiqu’il en soit Yasmina était heureuse d’entendre une voix humaine au bout de ce numéro vert, pas un message impersonnel d’un gardien en error fatale, pas un feulement de bête au derrière rouge devenue complètement folle, non une vraie voix, d’une vraie femme, à qui elle pouvait tout expliquer, sa bête qui n’arrêtait pas de crier, alors qu’elle ne lui avait rien fait, le fait qu’elle l’avait bien réattachée et que son gentil gardien ne voulait pas la croire.

- Pouvez-vous retourner là où vous avez posé la bête lui demanda la voix ?

- Heu, non, c’est loin, et puis je ne suis pas seule, et puis…

- Pouvez-vous me préciser le numéro du poteau là où vous avez attaché votre bête ?

- Heu, non, je n’ai pas fait attention

- C’était près ou loin du gardien, interrogea encore la voix

Là Yasmina commença à perdre pied, à ne plus savoir si elle préférait avoir affaire à un gardien sans voix ou à une voix qui la laissait sans voix.

- Je ne sais plus, c’était au milieu, attendez, je me souviens, ma bête portait le numéro 86, enfin 86, je ne suis pas tout à fait sûre, mais en tous cas c’était un numéro inférieur à 100.

- Je vois ce qui se passe, reprit la voix, le gardien est déconnecté, ne vous inquiétez pas, nous ne vous ferons pas payer la bête.

- Et je fais comment pour reprendre une autre bête ? Osa à peine demander Yasmina.

- Vous ne pouvez pas, votre carte est bloquée, il faut que nous déboggons le gardien.

- Et cela va prendre du temps ?

- Nos soigneurs sont en train de déjeuner, il vous faudra patienter quelques minutes.

Devant tant de raisons invoquées Yasmina s’inclina et partit elle-aussi déjeuner. Une heure après elle se représenta devant le gardien qui lui refusa à nouveau tout accès à la moindre petite bête au derrière rouge.

 

  

- C’est bien fait, elle avait qu’à pas faire crier la bête.   

- Et puis les bêtes au derrière rouge elles en ont marre de respirer la fumée des pots d’échappement.   

- Et puis les bêtes au derrière rouge, elles aussi elles ont besoin de faire une pause déjeuner.   

- Et puis les bêtes au derrière rouge, des fois elles écrasent les piétons sur les trottoirs, alors il faut les punir.   

- Et puis les bêtes au derrière rouge, des fois il y en a qui les maltraitent, comme ça, juste pour le plaisir.   

- Et puis les bêtes au derrière rouge elles se reproduisent à la vitesse grand V, on en voit partout, même sur les routes. Les routes, quand même c’est pour les voitures.   

- Oh, c’est quoi cette rébellion ? Les pro-bêtes rouges à ma gauche, les anti-bêtes rouges à ma droite.   

- Personne ne bouge, comme d’hab. Vous voulez la suite de l’histoire ?   

- Yasmina a pris le métro ?   

- Non   

- Elle a tapé du pied comme une folle ?   

- Non.   

- Elle a retéléphoné au numéro vert ?

  

 

 

 

 

Oui, Yasmina a retéléphoné au numéro vert après avoir fait dans son affolement trois faux numéros, la voix magique lui a dit que la panne était informatique et que cela allait demander un peu plus de temps que prévu. Alors Yasmina ne s’est pas découragée, elle a recaressé un gardien, lui a donné à manger sa précieuse petite carte bancaire, et le gardien s’est laissé amadouer. Sans réfléchir Yasmina s’est précipitée sur la première monture, la bête s’est laissée détacher facilement, Yasmina a donné un premier coup de pédale, rien, elle a passé la deuxième vitesse et a donné un deuxième coup de pédale, rien, elle a passé la troisième vitesse et a donné un troisième coup de pédale, rien. Elle est alors descendue de selle, un peu plus loin un homme l’observait, le sourire aux lèvres. Yasmina a inspecté la bête sous toutes les coutures, et vous savez ce qu’elle avait la bête ?

 

 

 

Grand silence.  

- Pas de chaîne, elle avait pas de chaîne la bête.  

- C’est parce qu’elle avait pas de chaîne qu’elle pouvait pas se déchaîner ?  

- Ouaf, ouaf, ouaf, toujours le même qui rigole.

 

  

L’homme d’un certain âge qui regardait en souriant Yasmina l’a emmenée inspecter toutes les bêtes, il y avait celle qui n’avait plus de grelot, celle dont l’antivol avait été arraché, celle dont la roue était voilée et puis celle dont la selle tournait inlassablement dans tous les sens. Et cet homme d’un certain âge qui regardait Yasmina le sourire aux lèvres lui avait expliqué qu’il y avait aussi de très belles bêtes, celles qui tous les matins revenaient fraîches et pimpantes avec là un pneu neuf, la une chaîne toute huilée, là un grelot au son enchanteur, là des freins qui n’envoyaient pas valdinguer les dompteurs sur la voiture qui les précédait, et que des hommes et des femmes travaillaient avec ardeur pour offrir aux habitants de la ville de lumière de somptueuses bêtes au derrière rouge, et que des hommes et des femmes s’obstinaient à délabrer ces pauvres petites bêtes. Et l’homme d’un certain âge aida Yasmina sans âge à choisir sa jolie bête.

 

 

 

- Amis, si maintenant dans la ville de lumière, au confluent de deux fleuves, vous apercevez une jolie femme qui, peut-être parce qu’elle a oublié de grandir, chevauche dignement une drôle de bête au derrière tout rouge, faîtes lui un petit sourire, c’est Yasmina. Et puis, suivez son exemple, au fond ces drôles de bêtes au derrière tout rouge, elles ne sont pas méchantes, et leurs gardiens non plus.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par Françoise Denel - Publié dans : vlove
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